Juchés sur les collines de l’arrière pays niçois, on peut le dire, nous sommes privilégiés. Pays de cocagne où il fait bon vivre. La vie nous a permis de nous réfugier dans cette belle campagne vallonnée, parsemée d’oliviers, de lauriers, de cyprès, essaimée de jolies villas entre l’ombre des baous majestueux et sous le soleil de Provence. Grands jardins arborés de fruitiers, potagers privés, piscines. Paradis sur terre, montagnes au nord, avec vue mer au sud ; suffisamment proche d’une grande ville pour rester en prise avec le monde… Tout est parfait.
Ainsi les habitants d’un tel Eden seraient comblés de bonheur, ou tout au moins, franchiraient les jours, les mois et les années, le cœur léger, conscients de leur chance, loin des ombres et des ressentiments que génèrent trop souvent les modes de vie citadins.
Car, en fait, tout n’est qu’action – réaction. Seul, isolé : l’autre ne me gène pas ; cerné de toute part : je dresse un périmètre de sécurité d’autant plus renforcé que la densité augmente. Rien de plus banal comme comportement, expliqué de longue date par les éthologues.
Ainsi, on peut s’expliquer les phénomènes de rejet qui, hélas, s’épanouissent dans l’esprit des « entassés » des grandes villes, les populaces des cités. Rejet de l’autre, de l’étranger, du différent ; racisme ordinaire, racisme social, racisme générationnel. Tout y passe.
Il n’est pas toujours facile de vivre ensemble, dans ces grands ensembles. Ces phénomènes s’expliquent d’autant mieux lorsque les biens de chacun sont limités, lorsque le porte-monnaie se vide, lorsque l’assiette de l’autre semble mieux remplie que la sienne.
Comportements trop humains, mais comportements humains quand même. Comportement animal aussi. Nul n’est à l’abri de ces rancoeurs qui pourrissent la vie.
Cette pente est raide ; pour certains, inexorable. Dans cet univers, chacun peut se figurer sa propre échelle de la misère, chacun se situe sur l’échelle des mérites et de la malchance. A chaque barreau correspond une masse de travail ou une capacité à postuler pour une subvention devant l’administration.
Et voilà une nouvelle forme de ségrégation qui déchire les nécessiteux : les besogneux et les subventionnés. Et la bagarre redouble en « Place de Grève ».
« Voyez les pauvres s’étriper entre eux ! Un scénario millénaire au point qu’il est dans la nature des choses. Rien ne sert de vouloir y changer quoi que ce soit », diront les droitiers persuadés de leur juste lucidité, mâtinée de cynisme, et confortés par le triomphe de la société libérale.
Laissons là les pauvres se rouer de coup et remontons sur nos chères collines niçoises.
Là où s’exposent, en strates plus ou moins ordonnées, maisons et villas, vitrine doucereuse de la bourgeoisie encore sauve.
Dans la quiétude de leur jardin, au bord de leur piscine, confortablement établis dans un bien honorablement acquis, jouissant de revenus, sinon pléthoriques, suffisamment stables pour ignorer l’angoisse des fins de mois et des budgets incertains, on pourrait penser que leurs habitants regardent le « monde d’en bas » avec compassion et tolérance. On pourrait imaginer de leur part quelque indulgence au regard de la pression quotidienne que subit la populace.
Mais non.
« Ce sont toujours les plus pauvres qui réclament des avantages sociaux », « ils veulent la gratuité des cantines scolaires », « c’est à cause d’eux que l’on va augmenter les tarifs de santé, ils sont toujours en arrêt maladie », « ce sont les mêmes qui ont portables et écran plat… alors ! ils exagèrent », « porter des boubous alors qu’on est en France… », « le métro, ça pue », « une femme de ménage qui travaille avec son oreillette de portable, c’est pas bizarre, non ? Bonjour la facture ! », « y’en a marre de cette société d’assistés », « quand on cherche du travail, on en trouve », « s’ils sont sur le trottoir, c’est qu’ils le veulent bien », « les fonctionnaires, parlons-en », « les syndicalistes sont des profiteurs en chef », « les gens de gauche ont tué la France », « les marchés de Barbès, une honte ! », « quand il s’agit de faire la grève, çà ils savent faire ! »,…
Que cette logorrhée haineuse se déverse en quelque café du commerce trop « bien fréquenté », hélas, pourquoi pas, puisque l’étranger (à sa condition) a toujours eu droit à ce genre de gentillesses. Mais que cela émane de gens préservés du malheur social… Cela ne s’explique guère.
Sont-ils étonnés de leur bonne fortune au point de vouloir en pointer du doigt les raisons ?
S’empêtrent-ils dans des analyses maladroitement improvisées et nourries par le discours ambiant, celui qui fait la part belle à l’exclusion tout azimut ?
S’exercent-ils à hanter leur esprit de quelques peurs qui leur donneraient prise sur le monde tumultueux dont ils sont heureusement isolés ?
Leur peur est-elle le seul promontoire duquel ils peuvent regarder le reste du monde ?
Ou bien croient-ils que leur réussite leur donne l’expertise définitive pour juger de la bonne marche de la société ?
Tant de questions et tant de possibilités de réponses…
Ainsi va la vie, en ces temps de crise, sur les collines niçoises.
« La crise ! Quelle crise ? Les restaurants ne désemplissent pas ! »
Il est vrai que sur les collines niçoises, les 1000 licenciés par mois n’ont rien à y faire. « Où sont-ils ? J’aimerais bien le savoir ! ». Bienheureux de ne pas les rencontrer…
On comprend que pour le peuple des collines niçoises, la dernière sortie de notre Ministre de l’Intérieur apparaisse comme une petite plaisanterie un tantinet potache :
« Quand il n’y en a qu’un (un arabe), ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ».
« Rien de grave… Et tellement vrai » répond le peuple des collines niçoises, en un écho approbateur.
Même si l’intégration est un vrai sujet, il mérite une approche plus fine et plus mesurée. Mais notre ministre sait à qui il parle… Et qui l’écoute.
Ainsi va la vie sur les collines niçoises avec ces discours sans nuance qui n’en finissent pas d’entacher la jovialité des soirées entre amis.
Le monde est bien plus compliqué que ça, et ce n’est pas avec des emplâtres à la chaux vive que l’on pourra soigner des blessures sans cesse labourées et toujours plus profondes.
Tout militant MoDem que je suis, j’ose espérer, que de proche en proche, les élus UMP choisis par ce peuple des collines niçoises ont, dû à leurs responsabilités, un regard plus nuancé sur notre société et sur TOUS les concitoyens. Pour en avoir approché certains, mon espoir ne me paraît pas infondé. Pas toujours.
Les élus UMP : le dernier rempart. Quelle ironie !
Que ce rempart tienne jusqu’aux prochaines élections !!
NOTE
Le propos de ce billet est vaguement manichéen. A dessein, pour en facilité la rédaction.
Le monde est bien plus compliqué que ça.
Le peuple des collines niçoises n'est pas si homogène, la "Place de Grève" n'est pas si confinée, la peur n'est pas toujours aussi concentrée. Des ferveurs altruistes maintiennent aussi le lien social ; on en voit même des reportages à la télévision !! Rendez-vous compte !
Propos manichéen... Hé bien, justement, au lecteur éclairé d'en nuancer la matière.
